CORPS - La sémiotique du corps


CORPS - La sémiotique du corps
CORPS - La sémiotique du corps

Si la sémiologie est la science des signes, la sémiologie du corps se définira comme la région de cette science dont l’objet est le corps comme signe. Comment le corps humain peut-il être signe ou ensemble de signes? Comment peut-il signifier? Quel peut être son type propre de signifiance? Quelles lois la régissent?

La moindre attention à notre corps, à ses comportements dans la vie sociale et dans les rapports de production et d’échange montre que le corps est le lieu et l’instrument d’utilisation de plusieurs systèmes de signes: signes du langage avec la voix et ses intonations expressives et signifiantes; signes gestuels et comportementaux; attitudes corporelles; signes cosmétiques; signes vestimentaires; signes extérieurs indiquant les conditions sociales, signifiant des règles institutionnelles; signes de politesse, de rituels d’attitudes, d’étiquettes expressives de sentiments liés aux rôles et aux positions sociales; signes de l’art, dont le corps peut être la surface d’inscription, le véhicule et l’instrument. Il est clair que le corps est pris dans des réseaux de signes qui le conditionnent, le façonnent, le donnent à voir, à entendre, à sentir... Dans cet immense domaine, où les signes paraissent s’engendrer et se multiplier à l’infini, est-il possible d’introduire un principe d’ordre et de délimitation des divers ensembles de signes corporels?

Peut-on constituer un ou plusieurs systèmes sémiotiques du corps reposant sur des signes et comportant un répertoire fini d’unités signifiantes, des règles d’arrangement qui en gouvernent les configurations indépendamment de la nature et du nombre des «discours» que le système permet de produire? Ou, pour reprendre la distinction capitale introduite par Émile Benveniste entre sémiotique et sémantique, toute sémiotique du corps ne renvoie-t-elle pas à des systèmes à signifiance unidimensionnelle, soit sémiotique sans sémantique – ainsi le corps ritualisé dans les gestes de politesse –, soit sémantique sans sémiotique – ainsi le corps exalté dans la gesticulation expressive de la danse?

Allons plus loin: peut-on, dans la description de la signifiance du corps, dépasser la notion même de signe? Mieux encore : l’imposition du signe aux procès de signifiance du corps ne serait-elle, en fin de compte, que l’imposition, sur ces procès, du discours théorique sur le corps, discours réducteur qui implicitement s’appuierait sur une conception «philosophique» du corps? Si le caractère commun à tous les systèmes sémiotiques est la propriété de signifiance et leur composition en unités de signifiance ou signes, peut-on concevoir une signifiance qui outrepasse la notion du signe et d’unité? Tout signe a propriété de signifiance, mais toute signifiance résulte-t-elle de signes ou d’agencement d’un nombre fini de signes-unités?

À titre opératoire, appliquons au corps le modèle construit pour la communication verbale par Roman Jakobson : «Le destinateur envoie un message au destinataire . Pour être opérant, le message requiert d’abord un contexte auquel il renvoie (le référent); ensuite, le message requiert un code commun ou tout au moins en partie au destinataire et au destinateur (décodeur et encodeur du message). Enfin, le message requiert un contact , un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire.» Chacun de ces six facteurs donne naissance à une fonction différente: fonction expressive ou émotive, centrée sur le destinateur; fonction conative , impérative, centrée sur le destinataire; fonction référentielle , dénotative, centrée sur le contexte; fonction métalinguistique , orientée sur le code; fonction phatique , accentuant le contact; et fonction poétique , centrée sur le message lui-même.

L’application de ce modèle au champ d’une sémiotique du corps est – insistons là-dessus – purement opératoire. On ne saurait, en effet, réduire la signifiance du corps à la communication d’un message entre un destinateur et un destinataire. Utilisé comme instrument d’exposition, dans son utilisation même, le modèle communicationnel manifestera ses insuffisances; il opérera sa propre critique.

La fonction expressive

Envisageons tout d’abord la première fonction linguistique du modèle de Jakobson, la fonction expressive, centrée sur le destinateur. «Elle vise à une expression directe de l’attitude du sujet à l’égard de ce dont il parle. Elle tend à donner l’impression d’une certaine émotion vraie ou feinte.» Jakobson borne son analyse aux interjections, où apparaît comme une gestualité de la voix, avec ses modifications intonationnelles du ton, de la hauteur, du timbre, le redoublement de certains phonèmes, l’allongement d’autres phonèmes où s’indiquent des unités expressives codées, culturellement marquées, qu’elles s’accompagnent ou non de mimiques du visage ou de certaines parties du corps. Ainsi l’allongement emphatique de la voyelle i en français dans si ou le click de succion avec mouvement de la tête vers le haut et brève fermeture des paupières accompagnant la profération du terme de négation en turc. Le haussement d’épaules qui vient appuyer un énoncé de refus, le tapotement de l’index sur la tempe ou sa rotation, celui de dérision, etc., à la fois intensifient la force de la phrase énoncée et en modifient le contenu, en tout cas lui ajoutent une information supplémentaire quant aux dispositions intimes et aux émotions du locuteur. Ainsi, un énoncé affirmatif, qui serait accompagné d’un grattement de la tête par la main du locuteur, se trouve «aspectualisé» par une nuance d’hésitation. On notera que, dans de nombreux cas, la mimique ou la pantomime peut se substituer totalement à l’énonciation verbale qu’elle accompagne; ainsi, en particulier pour le oui et le non, dont la mimique paraît avoir été acquise bien avant le langage. Une recherche ontogénétique sur la négation et l’affirmation montrerait comment une gestualité corporelle liée au besoin, à la recherche du sein ou à son refus, donc «naturelle», édifiée ou étayée sur des montages instinctuels innés, s’est «dénaturalisée» dans et par le processus signifiant et transposée sur le plan symbolique: les mouvements du corps, qui avaient une finalité biologique précise, tout en se maintenant comme traces stylisées de cette situation antérieure et dépassée, reçoivent alors une signifiance d’un ordre proprement symbolique dans l’exercice du langage. Si des «signes du corps» accompagnent l’émission du message verbal soit pour en intensifier la force, soit pour en modifier le contenu, jusqu’à lui donner une signification contraire à celle qu’il contient explicitement – ainsi le clin d’œil qui, adressé à l’interlocuteur, dément l’affirmation énoncée –, ne trouvera-t-on pas des signes du corps qui énoncent pour l’interlocuteur un message différent, voire contraire au message verbal, des signes qui ne sont pas produits cependant par une intention particulière de signifier de la part du locuteur? Autrement dit, on entre ici dans le vaste domaine des mimiques ou des pantomimes dites involontaires, non conscientes, non contrôlées par un «vouloir-signifier» et qui cependant expriment immédiatement l’attitude du sujet à l’égard de ce dont il parle.

On peut aussi interroger la valeur signifiante d’une gestualité involontaire ou absurde parce qu’évidemment inadaptée, au moins momentanément, à une situation déterminée, n’ayant aucune conformité avec l’intention d’agir ou semblant ne répondre à aucun but, voire être en contradiction avec la finalité motrice de gestes exigés par la situation. On trouvera dans la Psychopathologie de la vie quotidienne de Freud un grand nombre d’exemples de ce type. L’acte manqué y est compris comme la représentation symbolique d’une idée qui n’était pas faite pour être prise au sérieux par la conscience: ainsi, le geste consistant à tirer de sa poche la clef de son propre appartement devant la porte du domicile d’un autre signifie un hommage à la maison dans laquelle on se rend. C’est, écrit Freud, comme si j’avais voulu dire: «Ici je suis chez moi, car la méprise ne se produisait que devant les maisons où j’avais des malades pour lesquels j’étais toujours le bienvenu.» Ce geste n’est signifiant qu’au titre du montage habituel d’une gestualité pratique signifiante qui n’est telle que dans une culture déterminée, parce que codée par un savoir, une technique, des valeurs juridiques et morales, etc. Dès lors, tirer sa clef de sa poche pour l’introduire dans la serrure de la porte d’un autre – au lieu de sonner – est bien un geste absurde, mais dont la valeur signifiante peut être retrouvée en effectuant la substitution inverse de celle qui l’a provoquée. Si le geste de méprise signifie pour Freud: «Cette maison est la mienne, j’ai le droit et le moyen d’y pénétrer», c’est donc que, d’une certaine façon, il considère la maison de son malade comme la sienne. L’intention inconsciente que ce geste signifie symboliquement peut s’analyser comme la surestimation de la relation du médecin et du malade en tant que relation de possession, de propriété privée et personnelle excédant les limites du contrat thérapeutique – idée que le médecin ne peut et ne doit pas prendre au sérieux, mais qui vient cependant bouleverser, sous la forme d’un petit trouble fonctionnel de la vie quotidienne, la mélodie harmonieuse des gestes adaptés du corps dans son environnement (perceptif, pratique, cognitif, axiologique) courant.

Première conclusion: le corps n’est signe ou agglomération de signes, il n’est saisi dans et par un processus signifiant que si, en tout ou en partie, il est traversé par ce que, faute d’un meilleur terme, on peut appeler des intentions signifiantes. Soulignons que ces intentions signifiantes ne sont pas nécessairement cohérentes ou hiérarchisées, qu’elle ne sont pas nécessairement conscientes ou volontaires, qu’elles ne sont pas nécessairement finalisées par un récepteur, ses attentes et ses exigences. Tout en étant hautement informatives, elles ne sont pas nécessairement prises dans un projet de communication d’un message à un interlocuteur-récepteur.

C’est dans cette perspective qu’on pourrait reposer la question des signes «naturels» du corps. D’ailleurs, ne nomme-t-on pas sémiologie cette partie de la médecine qui traite des signes des maladies? «Je ne m’étends point sur la différence des sueurs et leur signification, vu que cela appartient à la sémiotique», écrit Ambroise Paré (Œuvres complètes , XX bis , 23). Pour suivre un instant cet exemple, disons que le tableau différentiel des sueurs et des significations induites par l’observation de ces différences constitue moins une sémiotique du corps transpirant ou de cet aspect particulier de la fonction d’excrétion cutanée qu’une sémiotique d’un certain discours médical sur le corps dans lequel les différences entre les sueurs, leur degré de viscosité, leur couleur, leur odeur, leur abondance, les lieux où elles se produisent sont signifiantes, c’est-à-dire renvoient à un discours spécifique de la maladie et de la santé du corps.

La fonction conative

Abordons la deuxième fonction du modèle de Jakobson : la fonction conative, centrée sur le destinataire du message. En vérité, on apercevra aisément, sur ce point, le caractère quelque peu artificiel et abstrait, sinon du modèle lui-même, du moins de son application à une sémiotique du corps.

En effet, pour reprendre l’exemple même de Jakobson, celui de l’allongement emphatique du i dans si en français, qui accentue la force de l’affirmation, il est bien évident que non seulement cette gesticulation phonatoire exprime l’attitude du sujet à l’égard de ce dont il parle, mais encore vise de façon particulière le destinataire du message. Non seulement celui-là reçoit une affirmation, non seulement il découvre le fort degré de conviction par lequel le locuteur adhère à cette affirmation, mais encore il peut subir cette affirmation comme lui interdisant toute réplique ultérieure, comme représentant une agression, etc. On retrouve ici le corps signifiant et sa gesticulation comme opérateur d’intensification du discours, mais plus précisément sur le destinataire du message – ce langage du corps sans lequel le discours serait inopérant. S’ouvre alors à la recherche toute une région du champ des effets de discours, de la pragmatique du langage dans laquelle les manières de dire – du ton de la voix à la mimique du visage et à la pantomime du corps – visent à «positionner» l’auditeur dans une attitude spécifique d’écoute et à forcer ou à manipuler sa croyance, sa persuasion, sa conviction propre. On en trouve de remarquables exemples dans les traités de rhétorique anciens. Ainsi, dans l’Institution oratoire de Quintilien, au chapitre consacré à l’action oratoire, qui s’ouvre sur ce passage: «Prononciation et action sont généralement employées sans distinction. Mais le premier mot semble se rapporter à la voix et le second au geste. Quant à la chose même, elle a, dans les discours, une force et un pouvoir vraiment extraordinaires, et la qualité intrinsèque de ce que nous avons composé dans notre esprit est moins importante que la façon dont nous le débitons, parce que l’émotion de l’auditeur dépend de ce qu’il entend. [...] Toute action comprend la voix et le geste, qui agissent la première sur les oreilles, le second sur la vue – les deux sens par lesquels toutes les impressions pénètrent dans notre âme.» Mais Quintilien donne la prééminence à la voix, laquelle, dit-il, se subordonne même le geste. Toutefois, cette hiérarchie n’est signalée que pour souligner le parallélisme de la diversité des tons et des mimiques. Voix, mimique, pantomime doivent donc être l’objet d’un exercice qui les mette en correspondance harmonieuse avec le contenu des paroles, la nature des pensées. Tout le projet de Quintilien sera alors de lier les différences de la voix et les jeux du geste et du corps dans un système de règles de convenance et de bienséance avec le «sens» du discours. Le premier soin de l’orateur doit être de bien ressentir ses mouvements, de se représenter vivement les faits et d’être ému comme dans la réalité. Alors la voix et le geste seront comme des intermédiaires qui feront passer dans l’âme des auditeurs les sentiments dont il les aura animés et la visée du destinataire du discours sera d’autant plus précise et efficace que l’orateur imprimera dans son corps et sa voix les affects convenant à ce dont il parle. Pour parler le langage de Jakobson, la fonction conative de son discours sera d’autant plus puissante que la fonction expressive et émotionnelle y sera centrale. Mais, tant pour l’une que pour l’autre, c’est bien l’oratio , le contenu du discours, qui non seulement donnera cohérence et harmonie aux signes corporels, aux intonations de la voix, aux mimiques du visage, mais encore exigera leur ordre et leur succession selon les diverses parties du discours, les divers genres, les diverses causes, qui impliquera leur mise en scène, leur représentation. Si donc il est un domaine où l’expression sémiotique du corps a un sens rigoureux, c’est-à-dire où le corps humain est le lieu de manifestation, le véhicule, la matière et la forme spécifiques d’un système de signes arbitraires , c’est bien ce domaine de l’action oratoire. Mais on voit pour quelle raison: l’unité de ce système, son caractère de cohérence, les unités signifiantes qu’il articule dans une totalité ne sont que les résultantes de la normativité d’un sens, des fins et des objectifs de sa mise en œuvre et des règles prescriptives et injonctives auxquelles cette dernière doit obéir pour les atteindre, bref, de la représentation du sens sur la scène du corps par les gestes, les mimiques, les intonations, autant d’acteurs aux rôles strictement hiérarchisés qui produisent le théâtre de ce sens et en opèrent les effets irrésistiblement pour la contemplation de l’auditeur.

La fonction référentielle et la fonction phatique

Dans le chapitre de l’Institution oratoire que l’on vient d’évoquer, qui parle des mains et de la langue universelle qu’elles paraissent constituer, Quintilien écrit: «Pour désigner les lieux et les personnes, n’équivalent-elles pas à des adverbes et à des pronoms?» C’est ce point que nous examinerons maintenant en étudiant l’application des fonctions référentielle et phatique à la sémiotique du corps et du geste. La première de ces deux fonctions – dénotative ou cognitive – définit l’orientation du message verbal vers le contexte, ce dont il parle. Or il est un geste – celui d’indication – qui est radicalement substituable à un terme, le pronom démonstratif «ceci», au point que «ceci» dans sa pure fonction ostensive n’a d’autre signification que de désigner l’objet singulier pointé par le geste d’indication. Ce point qui a été souvent signalé ouvre la voie aux divers modèles de la théorie de l’énonciation. Sans doute «ceci», comme tous les «embrayeurs», a bien une signification générale et constante qui lui est propre, celle de désigner sans l’objet dont parle le message auquel «ceci» appartient. Il ne peut représenter son objet sans lui être associé «par une règle conventionnelle». Aussi prend-il une place déterminée dans les paradigmes grammaticaux. Toutefois, il reste qu’il ne peut pas non plus le représenter s’il n’est pas dans une relation existentielle avec lui. «Ceci», soit cette table devant moi, ici et maintenant, au moment précis où «je» prononce «ceci». En d’autres termes, ce que dit «ceci» n’est «compréhensible» qu’accompagné du geste qui pointe ceci, mais, inversement, le geste de montrer ou d’indiquer peut parfaitement opérer son effet signifiant sans l’énonciation du mot «ceci». Ainsi s’expliquent les tentatives et peut-être les tentations d’y repérer un geste «linguistique» originaire, dont le premier chapitre de la Phénoménologie de Hegel serait un exemple fondamental. Il est hors de notre propos de reprendre, fût-ce de façon critique, de telles analyses. On peut simplement remarquer que le geste d’indiquer ne peut être effectué qu’à partir d’une orientation globale du corps vers l’objet indiqué, et plus précisément que les yeux doivent en balayant l’espace se reporter sur lui. Du même coup, le geste d’indication opère une sorte de toucher à distance et par là implique non seulement une représentation de la distance en tant que telle, image du rapport d’extériorité de l’objet, mais encore une mise en figure de l’objet indiqué sur le fond de la situation perceptive, qui se trouve par là même neutralisée. Des voies d’action, de prise ou de saisie de l’objet se trouvent ainsi potentiellement tracées, et aussi une finalité. L’objet indiqué est l’objectif possible d’une action que le geste anticipe: le schème d’un projet est idéalement esquissé, et avec lui une forme temporelle. Enfin, non seulement le geste d’indication, en impliquant la représentation d’un rapport d’extériorité de l’objet, pose un sujet, point de vue et centre potentiel d’action, mais encore il pose un destinataire du geste, un autre point de vue, un autre centre d’action, un autre sujet visé par le geste comme sujet co -percevant le même objet, comme co -agissant sur celui-ci virtuellement. On comprend alors qu’une théorie ontogénétique et phylogénétique du langage puisse se construire à partir des développements, des complexifications et des virtualisations du geste d’indication, ce qui revient à construire, par exemple pour l’enfant à ses divers stades de développement, une sémiotique génétique du corps et du geste, sur le fond des attitudes corporelles où les gestes accompagnés ou non de «mots» seront des signes, équivalents corporels complets d’énoncés ou de suites d’énoncés verbaux.

Le geste d’indication n’est pas un signe, mais il réunit en lui-même toutes les conditions d’apparition du signe sous la forme d’une double négation, d’une part, celle de la mise à distance d’un sujet à partir d’un objet, d’autre part, celle de la neutralisation d’un fond sur lequel l’objet se constitue comme tel par le geste d’indication qui l’en extrait potentiellement. Par la deixis , ce n’est pas un signe qui est donné, mais quelque chose à signifier. Est-ce à dire que par dialectisation – comme c’est le cas chez Hegel – il soit possible de faire sortir du geste d’indication le langage, qu’il s’agisse du système des signes ou de la ligne de la parole? Comme l’écrit J.-F. Lyotard, «l’indication du ici renvoie à une coexistence du corps et de l’espace qui n’a pas sa pareille dans l’expérience du langage. Le sens d’un indicateur n’est pas, il ne peut qu’exister .» Le geste d’indication, «ce geste silencieux qui constitue sur son vecteur un espacement originaire au bout duquel se polarisent le montrant et le montré», échappe au langage tout en désignant l’ouverture d’une transcendance, celle de la référence par laquelle le langage parle de quelque chose sans jamais pouvoir enfermer totalement ce quelque chose dans le système réglé des signes ou dans la linéarité du discours. Ainsi, avec le geste d’indication, sommes-nous au fondement d’une sémiotique du corps vivant et parlant, au niveau des conditions de possibilité d’une signifiance du corps en puissance de gestes et de paroles, au lieu d’articulation ou plutôt de passage de l’expression au signe de communication.

La fonction phatique vise à l’accentuation du contact entre locuteur et allocutaire: «Il y a des messages, écrit Jakobson, qui servent essentiellement à établir, prolonger ou interrompre la communication, à vérifier si le circuit fonctionne [...], à attirer l’attention de l’interlocuteur ou à s’assurer qu’elle ne se relâche pas [...], échange profus de formules ritualisées, voire dialogues entiers dont l’unique objet est de prolonger la conversation.» L’application de la fonction phatique à une sémiotique du corps pourrait être l’occasion d’analyser un procès sémiotique caractéristique du geste, de la posture ou de l’attitude du corps dans l’établissement ou l’interruption du contact entre les deux locuteurs. Soit le geste d’introduction qui, dans notre culture, consiste à serrer la main droite. À l’origine, ce geste avait une fonction «utilitaire» précise: celle d’une vérification réciproque de l’absence d’une arme qui aurait pu être tenue dans cette main. Il s’est trouvé peu à peu «désémantisé»; il a perdu une fonction pour en acquérir une autre, celle d’établir le contact par lequel la communication s’établira. On pourrait faire des remarques semblables à propos du geste de salutation qui consiste, pour un homme, à soulever son chapeau à distance, en présence d’une personne connue de lui. Ce geste, qui présuppose le port d’un couvre-chef, était initialement un geste de reconnaissance par lequel le chevalier, en soulevant la visière du heaume qui lui cachait entièrement la tête, donnait à voir son visage à son vis-à-vis, se faisait ainsi reconnaître, voire nommer en montrant la partie la plus individualisée de son corps, tout en rendant plus fragile sa protection personnelle. Dans le geste de salutation d’aujourd’hui subsiste la fonction de reconnaissance, mais le caractère de motivation du signe du chevalier médiéval a cédé la place à l’arbitraire quasi total de la relation entre le signans (soulever de quelques centimètres son chapeau au-dessus de la tête) et le signatum (marquer civilité et déférence en guise d’introduction). Dans les deux cas, le fait de serrer la main et celui de saluer en soulevant son chapeau, en vertu du processus de désémantisation du geste ancien, apparaissent bien comme des signes dont la signifiance est marquée, dans une culture, par leur valeur oppositionnelle et le codage par ces signes de sentiments sociaux souvent très affaiblis jusqu’au point où ils constitueraient «une pure sémiotique sans sémantique». Non sans quelque arbitraire, on pourrait aussi ranger dans le champ d’application de la fonction phatique à une sémiotique du corps toutes les manifestations corporelles et gestuelles étudiées par la proxémique, branche particulière de la sémiotique dont le champ est la structuration signifiante de l’espace humain.

Du foisonnement des recherches (kinésiques et paralinguistiques), on retiendra les études que E. T. Hall a consacrées à la «dimension profonde», où se nouent les codes des relations spatiales et des interactions sociales à partir d’une lecture linguistique de l’anthropologie des manières et du découpage sémantique du temps et de l’espace dans le lexique nord-américain. Un des domaines de la proxémique, selon Hall, serait la structuration inconsciente des micro-espaces, c’est-à-dire la distance entre les hommes lors des transactions quotidiennes. Cette structuration selon des modèles et des règles appris et accomplis de façon parfaitement inconsciente modèle, modalise et aspectualise le contact: ainsi, la distance respectueuse ou indifférente ou méprisante, la proximité affectueuse ou agressive, la hiérarchie des emplacements. Selon Hall, les modalités de «contacts» dans les rencontres interpersonnelles se dérouleraient selon huit intervalles de zone différents. La qualité générale des interactions serait plus ou moins uniforme à l’intérieur d’une zone et changerait brusquement une fois dépassée une frontière spatiale, ce seuil se situant différemment selon les modèles culturels des différentes sociétés. Ainsi, dans une conversation «formelle» entre un Arabe et un Nord-Américain, le premier a tendance à avancer afin de trouver la «juste distance», l’autre, en revanche, à reculer pour rétablir le «bon» contact. Les relations du corps avec son environnement spatial et social – avec les lieux et les autres corps – seraient ainsi codifiées dans des figures signifiantes de même niveau que les règles de parenté, les manières de table, les formes de la politesse. Comme tout autre organisme vivant, l’homme possède un territoire qui pourrait être défini comme la projection symbolique de schèmes corporels et gestuels, constituant une grammaire culturelle inconsciemment inculquée et incorporée, par laquelle l’espace qui l’entoure est finement modelé. Dès lors, les interactions sociales les plus explicites non seulement reposent sur mais encore sont informées par un discours silencieux des corps culturés – ce discours réglant avec d’autant plus de rigueur les contacts qu’il est moins aperçu, moins maîtrisé et moins contrôlé par les partenaires de l’interaction.

La fonction métalinguistique et la fonction poétique

Des deux dernières fonctions linguistiques que présente le modèle de Jakobson, il nous reste peu à dire dans leur application à une sémiotique du corps. En ce qui concerne la fonction dite métalinguistique, en effet, est-il possible de trouver des gestes, attitudes, comportements dont la fonction signifiante serait de porter sur les codes gestuels et corporels partagés, en tout et en partie, par le destinateur et le destinataire du message? Peut-on reconnaître des métagestes ou des méta-attitudes, c’est-à-dire des gestes ou des attitudes dont la visée signifiante – consciente ou inconsciente – serait des gestes ou des attitudes? Toutefois, cette limitation du «langage des gestes et du corps» est elle-même pleine de sens. Elle découvre une des propriétés fondamentales du langage que Benveniste caractérisait par la relation d’interprétance: «La langue est l’interprétant de tous les systèmes sémiotiques. De là provient son pouvoir majeur, celui de créer un deuxième niveau d’énonciation où il devient possible de tenir des propos signifiants sur la signifiance.» Mais, du même coup, si la langue est l’organisatrice sémiotique par excellence, ne sera-ce pas elle qui, par les discours qu’elle seule peut tenir sur le corps, lui conférera la qualité de système signifiant en l’informant de la relation de signe? C’est là ce que Benveniste nomme «le modelage sémiotique que la langue exerce et dont on ne conçoit pas que le principe se trouve ailleurs que dans la langue». Non qu’il n’y ait pas d’autres procès de signifiance du corps que ceux que formule l’interprétant général de tout système sémiotique, mais il se pourrait bien – comme nous l’indiquions en commençant – que les procès de signifiance du corps – et les discours du corps – ne soient pas repérables autrement que par le discours critique analysant les modelages sémiotiques des discours sur le corps, qui seuls sont capables de les articuler.

«La visée du message en tant que tel, l’accent mis sur le message pour son propre compte est ce qui caractérise la fonction poétique du langage.» Peut-on appliquer, à titre de conclusion, cette fonction linguistique à une sémiotique du geste et du corps? La fonction poétique «met en évidence le côté palpable des signes et approfondit par là même la dichotomie des signes et des objets», écrit Jakobson. Elle fait apparaître les signes comme des corps, l’énoncé comme un geste complexe d’un corps de langage. Pour reprendre l’exemple donné par Jakobson du slogan électoral américain I like Ike , qui dessine «une image paronomastique du sujet aimant enveloppé par l’objet aimé», il est aisé d’y reconnaître une gestualité visuelle (graphique) et auditive (phonique), une mimique du sens par le sensible des phonèmes, des mots et de leur configuration phrastique, dont les effets sur l’auditeur-lecteur sont en deçà et au-delà de tout contenu idéationnel possible porté par l’énoncé. Si le langage peut ainsi, dans la fonction poétique, en transgressant l’opposition entre paradigme et syntagme sur laquelle son fonctionnement est fondé, devenir geste et corps sensible, le geste et le corps peuvent à l’inverse devenir poème, soit comme peau, surface et support d’inscriptions, de marques et de traces qui dessinent à l’œil, offrent à l’odorat et au toucher les jeux de la séduction dans la finalité sans fin, dans le plaisir sans concept de la gratuité esthétique (ainsi, dans l’art du maquillage, des parfums et des onguents, des peintures corporelles, voire du tatouage), soit comme volume dynamique et organisme vivant dont les gestes et les mouvements, les attitudes et les postures sont modelés et façonnés, configurés et transfigurés par les figures de la danse, par exemple. Une transsémiosis du corps et du geste, le vaste domaine de l’expressivité artistique, s’ouvre ici aussi bien à la recherche qu’à la contemplation et à l’entraînement ludiques.

En conclusion, on doit souligner, avec certains travaux tels que ceux de Julia Kristeva, que le problème essentiel que rencontre dans son élaboration une sémiotique du corps et du geste reste celui de sa subordination à la linguistique, à ses catégories et à ses modèles de communication. Pour y échapper, ou tout au moins pour reconnaître le degré et les niveaux de l’indépendance sémiotique du corps et du geste, il conviendrait de saisir les processus d’élaboration des pratiques sémiotiques «en cherchant à axiomatiser la gestualité en tant que texte sémiotique en cours de production, donc non bloqué par les structures closes du langage». L’utilisation critique que nous avons faite du modèle communicationnel de Jakobson pour approcher une sémiotique du corps et du geste n’avait d’autre fin que de marquer à la fois la dominance inéluctable des modèles linguistiques dans toute étude sémiotique du corps et du geste et l’impossibilité de l’y enclore.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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